IX
Le voyage en navette depuis Vazel avait été infernal : neuf cents kilomètres de tempête pendant lesquels l’ordinateur avait passé son temps à corriger, par petites secousses, l’assiette de l’appareil, puis le reste à ras de falaise, avec la roche comme seul horizon, parce que le vent de terre était si fort que l’autopilote ne parvenait ni à survoler l’océan sans incommoder ses passagers, ni à se maintenir au-dessus des terres. Et parce que Deen était du mauvais côté de l’engin.
Sur la côte Rouge complètement déchiquetée, il n’y avait pas de ville portuaire. Il n’y avait d’ailleurs pas de ville du tout. La seule agglomération pouvant s’apparenter à un bourg se tenait à vingt kilomètres dans les terres, à la limite des prairies de lichen et du désert, et encore ne s’agissait-il que d’un vaste et rudimentaire centre commercial s’étalant au milieu d’une poignée de maisons clairsemées. Cette parodie de bourgade s’appelait Beurill. Ce fut là que la navette débarqua Deen.
Dès son premier contact, il sut que Beurill n’aimait ni les touristes ni les Vazelins. Le gérant du Centre de location fit preuve d’une mauvaise volonté évidente et ne lui trouva qu’un monomobil en mauvais état, à un prix prohibitif. Bien entendu, il ne savait pas où se trouvait la propriété de Pylos et ignorait s’il existait la moindre carte de la région.
L’Agence de Police départementale confirma ses soupçons : il n’était pas le bienvenu. En se fâchant un peu, il obtint qu’on lui montre le domaine Pylos sur une carte qu’on refusa de lui vendre, louer ou prêter et, moyennant une menace explicite, authentifiée par sa licence de solo, arracha l’assurance que Pylos était une sommité irréprochable qu’on voyait peu mais qui arrosait beaucoup.
Riche de ces informations, il tenta un dernier essai avec le propriétaire de la Direction juridique régionale qui le promena de racontars idiots en mensonges flagrants pendant une heure, avant que Deen ne décide qu’il ne faisait que se foutre de lui.
Ravi et d’excellente humeur, Deen grimpa donc sur le monomobil pour affronter la tempête sans protection, se laissant détremper les os et le tempérament jusqu’à ne plus sentir ni l’eau, ni le froid, ni la rage qui le minaient. Pour le détendre définitivement, le hasard l’égara deux fois et le générateur défunt du monomobil lui offrit le dernier kilomètre à pied, face au vent marin, sous une pluie qui cessa instantanément à son arrivée.
***
La propriété cachée par une légère butte, surplombait l’océan d’une quarantaine de mètres. C’était une cuvette en pente douce qui s’achevait brutalement sur un à-pic vertigineux. La maison elle-même était juste en bord de falaise, entre une piscine parfaitement limpide et un océan démonté. Devant la piscine, sur cinq niveaux différents se trouvaient cinq terrasses qui respiraient encore le luxe d’une fête récente. Sur l’une d’elles attendait un agrave dont le générateur valait le revenu annuel de Deen et la ligne le prix de la piscine, gadgets thermiques et aquatiques inclus.
Comme la propriété n’était gardée par aucun portail et que nul système d’alarme ne se déclencha quand Deen s’avança, il la traversa dans sa longueur pour rejoindre la maison. Au passage, il nota qu’il y avait un cadavre skamite derrière l’agrave, mais il ne prit pas le temps de s’en formaliser parce que, l’arme à la main, il se précipitait dans l’entrée béante qu’une ombre avait voilée un instant.
Deen connaissait ses classiques. Il entra comme une bombe en roulé-boulé, se redressa d’un coup de reins et braqua son laser à deux mains vers tous les angles d’un hall gigantesque. Et vide. Au fond, il vit un escalier menant à une galerie et, dans la galerie, perçut un déplacement. Jamais escalier ne fut monté avec une telle diligente prudence.
La galerie distribuait huit pièces, toutes entrouvertes. Des chambres que Deen visita une à une, précédé de son arme, le cœur battant mais les nerfs de plus en plus calmes. Quand il pénétra dans la dernière, un mouvement très rapide derrière lui le fit pivoter plus vite qu’il ne s’en croyait capable.
Quelqu’un s’était caché dans l’une des pièces qu’il avait visitées ! Quelqu’un s’était glissé dans son dos et avait rejoint les renfoncements de l’escalier qu’il ne voyait pas. Cette fois, Deen privilégia la prudence au détriment de la célérité, glissant mètre par mètre jusqu’au bout de la galerie, s’approchant du renfoncement gauche parce que le mouvement s’était effectué de droite à gauche. Il franchit l’angle d’un bond, retombant sur un genou, l’arme pointée sur une boule de poil avec des yeux idiots, un museau écrasé et des oreilles d’ours miniature. Un pékirat ! Il avait perdu tout ce temps et deux litres de sueur pour un pékirat !
— Putain de putain de merde ! (Il se décontracta d’un coup.) Je me fais balader par l’animal le plus con de la génésynthèse ! (Il pointa un doigt furieux vers la boule de poil :) Toi, Face de Crotte ! tu as de la chance que…
— Par ici, inspecteur !
Le cœur de Deen en lâcha son laser.
C’était la pièce la mieux située de la maison, en surplomb au-dessus de l’océan, à mi-chemin entre le salon de réception et le bureau. Elle était dans un état de chambardement phénoménal, mais rien n’avait été brisé, excepté la nuque du cadavre qui gisait dans un fauteuil.
— Qui est-ce ? demanda Deen, calmement glacial.
— Pylos.
« Rester froid, stoïque et distant… » s’encourageait Deen.
— Qu’est-ce que vous foutez là ? hurla-t-il.
Elyia Nahm tripotait un appareil de petite taille en faisant le tour de la pièce. Elle ne releva même pas la tête.
— Cette maison est pleine de grigris, comme vous dites. J’en cherche un qui puisse nous aider.
— Vous n’avez pas répondu à ma question.
— La propriété est intégralement domotisée, inspecteur. Il y a des capteurs de toutes sortes partout et je n’ai trouvé aucun centre de commande… Donc, je le cherche. Ce gadget détecte et lit les transferts d’électrons, l’activité d’un processeur possède une signature particulière, je…
— Ça suffit, mademoiselle Nahm ! (Deen était à bout et, parallèlement, satisfait qu’elle fût coincée. Il poursuivit sur un timbre dangereusement neutre :) Vous n’aviez aucun moyen de lier Pylos à l’affaire Hherkron/Axid. J’arrive ici, je trouve deux cadavres. J’exige des explications.
Elle lâcha enfin son appareil des yeux, s’immobilisa, lui jeta un coup d’œil amusé et passa devant lui pour sortir du bureau.
— Vous êtes mignon quand vous êtes en colère, laissa-t-elle tomber au passage.
Il voulut la rattraper dans le hall, elle était déjà dans l’escalier. Avant qu’il ne s’écorche les cordes vocales, elle s’immobilisa et tourna juste la tête.
— Pylos était l’agent officiel d’Ender sur Cheur. (Elle grimpa quatre marches et s’arrêta de nouveau.) C’était un trader discret et compétent qui servait d’intermédiaire à de nombreuses entreprises. (Deux nouvelles marches, elle atteignit le palier.) Il y a un troisième corps coincé dans les rochers au bas de la falaise. Je ne suis pas allée voir, mais je dirais que, comme les autres, il est mort depuis deux jours. Vous devriez appeler la Médicolégale et l’Identité judiciaire, inspecteur. Des réponses rapides nous permettraient peut-être de récupérer un peu du retard que nous avons sur l’adversaire.
Deen ne se donna pas le temps de réfléchir. Il appela Invest, pesta quand Dobber Flak l’avertit que ses représentants locaux faisaient partie de l’Agence départementale de police à Beurill et s’élança à la suite d’Elyia Nahm, trébuchant sur le pékirat qu’il expédia au rez-de-chaussée d’un coup de pied vengeur.
L’animal rebondit deux fois sur le synthémarbre, se releva en piaillant et disparut sous un meuble. Miss Agrégat sortait d’une chambre pour entrer dans une autre.
— Vous n’aimez pas les animaux ? interrogea-t-elle.
— Miss Agrég… se précipita-t-il. Euh… mademoiselle Nahm… Zut ! se tança-t-il. (Son lapsus lui faisait perdre sa légitime fureur.) J’aimerais que vous vous arrêtiez un instant et que vous m’expliquiez le fin mot de l’histoire. J’en ai marre de n’avoir que du goutte-à-goutte !
Elle passa la pièce au crible de son appareil et ressortit, l’entraînant derrière elle dans une autre chambre.
— Je ne connais pas le fin mot de l’histoire, inspecteur, et je dois dénicher ce foutu processeur avant que vos zouaves débarquent.
— Pourquoi ne venir voir Pylos qu’aujourd’hui ? Après tout, votre agent était votre meilleur contact !
— Je ne suis pas venue voir Pylos et, sans votre précipitation à le rencontrer, je ne me serais pas déplacée du tout… Vous seriez surpris d’apprendre le nombre d’agents qui aident leurs clients à flouer la maison mère !
Deen tilta.
— Comment saviez-vous que j’allais le rencontrer ?
— S’il vous plaît, inspecteur ! Vous sortez de chez Axid puis vous courez sur la côte Rouge où réside l’agent d’Hherkron…
Évidemment ! Mais cela n’expliquait pas tout.
— Alors à quoi rime l’avertissement pathétique de ce matin ?
Une troisième puis une quatrième chambre… Deen était prêt à lui laisser tout le temps qu’elle voudrait pour répondre. Elle se lança en entrant dans la cinquième pièce :
— Nous voudrions tous deux pouvoir nous passer d’une collaboration, n’est-ce pas ? (Elle n’attendait pas sa réplique.) Toutefois, force nous est de constater que le ou les tueurs nous devancent systématiquement et que nous arrivons sensiblement aux mêmes relais en empruntant des voies différentes. Exact ?
— Continuez.
— Êtes-vous prêt, pour gagner du temps et de l’efficacité, à subir une coopération ? (Elle interrompit sa scannérisation pour le regarder au fond des prunelles.) Je veux dire, Deen Chad, êtes-vous capable d’observer votre univers s’effondrer sur vos certitudes sans tiquer ?
Pour qui le prenait-elle à la fin ? Ou, plus exactement, pour qui se prenait-elle ?
— Je suis un philosophe-né, chère Elyia, et je doute que l’univers s’arrête à mon nombril.
Ce devait être la première fois qu’il la surprenait. Elle marqua le coup d’une moue très expressive.
— C’est tout à votre honneur ! commenta-t-elle en pénétrant dans la sixième chambre. Que savez-vous d’Ender ?
Ender ! Si elle commençait par son employeur, c’était que, comme il le pressentait, beaucoup d’énigmes partaient de l’assureur… Ce qu’il en savait, Vali le lui avait appris pendant son voyage. C’était à la fois peu et beaucoup.
— Ender assure à peu près n’importe quoi, récita-t-il. Et surtout ce qui n’est pas assurable, comme la préservation écologique d’un site industriel, la transparence d’une négociation commerciale, l’intégrité d’un politicien ou la fiabilité judiciaire. Les cotisations sont dispendieuses, les primes énormes. Apparemment il y a peu de contrats en cours sur Cheur et Ender refuse de nous en communiquer les termes. Par exemple, je peux deviner qu’Hherkron était assuré sur la vie parce qu’il était salarié de deux organisations qui ne donnent pas dans la dentelle. Mais qui payait, qui était le bénéficiaire et qu’en espérait Ender ? Ça, ça m’échappe complètement !
— L’État payait. Le bénéficiaire est allongé près de l’agrave et Ender réalise des placements à des taux très intéressants…
Avant-dernière et dernière chambres, Deen essayait de retrouver un fil conducteur.
— Vous devriez jeter un œil au cadavre skamite, l’aiguilla Elyia Nahm. D’ailleurs, je vous accompagne. (Elle avait l’air inquiète, soucieuse du moins.) J’ai sondé la maison de fond en comble et je n’ai rien trouvé, expliqua-t-elle. Si vous avez une idée…
— Sondez le jardin, les terrasses et la piscine.
— À quoi servirait un contrôle dom si bien alimenté à l’extérieur de la villa, Deen Chad ?
Deen atteignait le hall.
— À être inviolable et inaccessible, Elyia Nahm. Sauf à celui qui le télépilotait depuis son id-proc.
Dans son dos, il l’entendit maugréer. Puis elle éclata d’un rire magnifique, mais parfaitement déplacé.
***
Le cadavre était celui d’Hherkron. Deen se frappa le front.
— Compris ! Celui de l’appartement, au crâne à moitié arraché, n’était pas Hherkron. L’Identité s’est plantée.
— Non. Ils ne se sont sûrement pas contentés d’un morceau de visage pour l’identifier.
Elle était à trente mètres de lui, et tournait autour de la piscine en agitant son scanner.
— Vous allez encore devoir me venir en aide, cria-t-il. Parce que, là, je sèche !
— Je l’ai ! triompha-t-elle.
— J’en suis ravi. (Il se rapprocha.) Hherkron ?
— Jumeaux monozygotes ! Gamètes identiques à cent pour cent. C’est fréquent chez les Skamites. Bon sang ! comment allons-nous sortir ce truc de là-dessous ?
Dans l’esprit de Deen, toute l’énigme de la double identité d’Hherkron se résolut. Les jumeaux étaient interchangeables, totalement, et ils en profitaient à tous les moments de leurs doubles ou triples existences. Axid avait-il fini par le comprendre ? Oui. Il avait même rencontré le survivant, ici, pendant le week-end. Et Mani, sa femme, aussi.
— C’est pour ça qu’on a tué Mani ? demanda-t-il.
— J’espère que non.
— Vous espérez ?… (Deen approuva :) Forcément ! Si Mani a été éliminée à cause du secret d’Hherkron, c’est que le jumeau de celui-ci ou bien Pylos, l’agent d’Ender, ont payé pour ça… Il suffit de vider la piscine.
Il n’y avait pas de corrélation intentionnelle entre ses deux dernières phrases et Elyia Nahm répondit sans en faire elle-même :
— C’est le processeur en dessous qui gère la piscine.
Deen écarta les mains en signe d’impuissance.
— L’id-proc de Pylos est encore à sa ceinture, si vous vouliez me le ramener…
Il s’abstint de rétorquer qu’elle pouvait aller le chercher elle-même et regagna la maison. Quand il revint, elle avait disparu. Mais elle ne devait pas être loin car ses vêtements gisaient pêle-mêle sur le bord de la piscine. Elle émergea à deux brasses de lui.
— Leurre tridi, annonça-t-elle. La bécane est planquée dans la déclivité sous une plaque holo. Je vais chercher les contacteurs. Pendant ce temps, essayez de me trouver le code d’ouverture.
Et elle plongea, lui offrant juste la vision fugitive d’une paire de fesses ruisselantes. Il se retrouva, déconfit, devant l’écran miniature et le clavier de l’id-proc. Comment trouvait-on un code secret sur un processeur individuel qui, depuis le bancaire jusqu’aux notes intimes, devait en posséder des tonnes ? À tout hasard, il appela la liste des fichiers.
Quand Elyia Nahm resurgit, il n’avait pas avancé d’un pouce.
— Bon. J’ai trouvé le contact de dépolarisation, dit-elle. Où en êtes-vous ?
Deen ravala douloureusement son amour-propre.
— À rien. Je ne parviens même pas à sortir le directory.
— Bon sang ! Comment faites-vous chez Invest ?
— Chez Invest, je dispose d’ordinateurs dressés au décodage et d’informaticiens géniaux. Mais peut-être vous débrouillerez-vous mieux que moi ?
— Sûrement !
Elle tendit une main. Il lui lança l’id-proc. Deux minutes plus tard, elle le lui renvoyait. L’écran affichait une lettre, un chiffre et une autre lettre.
— Dès que le leurre sera tombé, frappez le code inscrit et « entrez ».
Elle replongea, nagea trois mètres et s’immobilisa là où le fond était le plus important, quasiment assise. La surface se brouilla sur la moitié de sa longueur et se stabilisa. Du bord, Deen ne distinguait rien, mais il entra le code et attendit pendant que Miss Agrégat s’agitait.
Le temps lui sembla long, très long. Plus en tout cas qu’il lui était possible de rester sans respirer. Elyia Nahm remonta enfin. Elle n’était même pas essoufflée.
— J’ai presque dégagé la mémoire. Encore un plongeon et nous saurons tout sur M. Pylos.
Le temps d’une inhalation et l’eau effleura de nouveau la surface de ses fesses que Deen se maudit d’avoir regardées, sans savoir pourquoi il devait se maudire. Les secondes s’écoulèrent par paquets de soixante, et les minutes s’enchaînèrent beaucoup trop de fois pour qu’il ne se force pas à vérifier qu’Elyia Nahm remuait encore. Quand il commença à se demander si ces mouvements n’étaient pas l’effet d’une vague de fond ou de n’importe quel truquage aquatique, elle remonta, chercha deux fois sa respiration et s’allongea en un crawl impeccable pour rejoindre le bord.
Elle tendit tout de même la main afin qu’il la hisse et, machinalement, il la saisit. Et se retrouva ébahi et habillé, devant une nudité qu’il « conscientisait » à peine et dont la perfection manqua le faire défaillir.
Son cœur concentra tout ce qu’il possédait de sang dans son visage, un rouge brut, sans concession.
— Tenez.
Elle lui colla la sphère mémoire dans une main, ramassa ses effets et se pressa vers la maison. Cinq mètres, dix, vingt… Il se précipita vers elle comme un fou, et l’arrêta en lui attrapant le poignet.
— Votre… votre épaule !
Il franchissait un nouveau stade de niaiserie. Elle avait l’air pincé, mais ses yeux riaient. Sans effort, elle détacha les doigts qui l’enserraient.
— Elle va bien, merci, dit-elle en repartant vers la maison.
— C’était ça ! Quelque chose me gênait ce matin et je n’arrivais pas à mettre le doigt dessus… Vous brandissiez le pied de chaise à bout de bras, et du bras droit encore !
Elle se dirigea directement vers une pièce du rez-de-chaussée qu’il n’avait pas visitée, une salle de bains. Débarrassé de toute considération pudique, il entra derrière elle.
— Vous n’avez ni plaie, ni cicatrice, ni synthéderme, reprit-il sur un ton de reproche. Je vous ai tractée du bras droit et vous ne ressentez aucune douleur.
Elle s’était installée dans la cabine de séchage ionique complètement translucide et le regardait droit dans les yeux en patientant. Sa patience lui était davantage consacrée qu’au séchage.
— Vous êtes restée au moins dix minutes dans l’eau sans reprendre votre respiration, continuait-il. Vous êtes sorcière ou quoi ?
— Quoi, répondit-elle en quittant la cabine pour se rhabiller. Je suis d’un monde presque exclusivement aquatique, inspecteur. Entre autres mutations, j’ai les doigts de pied légèrement palmés. (Elle accompagna sa phrase d’un mouvement de tête qu’il fut bien obligé de suivre pour vérifier ses paroles.) Une nyctalopie qui ne nuit pas à ma vision diurne. Des lamelles branchiales sous les aisselles. (Elle leva le bras gauche pour qu’il constate que, sous un léger duvet, se trouvait un pli étrange.) Et la meilleure régénération cellulaire de l’espèce humaine. Vous avez d’autres remarques ou je peux achever de me vêtir ?
Le fard de Deen frisa cette fois le violet. Il sortit. Et quitta même la maison.
— Voilà vos copains ! dit Miss Agrégat en le rejoignant.
Deen tourna la tête vers les mobils qui descendaient le vallon.
— Ce ne sont pas mes copains, corrigea-t-il avant de s’appliquer à le prouver.
***
Les flics de Beurill passèrent une sale demi-heure. Sûrement la plus moche de leurs tristes carrières. Mais le seul qui s’en offensa – celui qui avait reçu Deen à l’Agence – écopa d’une lèvre fendue, d’un coquard et d’une côte fêlée. Ce qui calma les autres. Deen les contraignit à descendre la falaise en rappel pour ramener le cadavre coincé dans les rochers, leur fit relever tout ce que la maison contenait de traces et obligea la Médicolégale à opérer trois rapides autopsies dans l’ambulance frigorifique. Pour finir, il les soumit à un interrogatoire en règle, ponctué d’injures choisies.
— J’ai le sentiment que vous ne les aimez pas, lui glissa Elyia Nahm.
— J’avais une dette.
— Elle devait être corsée !… Je rentre sur Vazel, je vous ramène ?
— Bien sûr, vous avez eu droit à un mobil, vous !
— Un mobil ? Non. Elle lui désigna l’agrave.
— C’est à vous, ça ? Mais… mais ça vaut dix millions !
Elle se pencha vers lui.
— Je vais vous faire une confidence : je ne paie pas l’assurance.